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Réflexion : Les cadences imposées nuisent-elles au véritable art horloger ?

Jérôme
Le 8 septembre 2017
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Un vrai questionnement qui me hante depuis un moment et auquel j’aimerais réfléchir à voix haute, avec vous. Entre récurrence annuelle des salons horlogers, temps nécessaire à la production et lenteur des circuits de distribution, l’horlogerie se retrouve constamment sous pression, poussée en avant par des objectifs à atteindre pour croître, satisfaire les actionnaires ou tout simplement survivre. Dans un monde qui pour tous va de plus en plus vite, ne serait-il pas au contraire, moment de faire une pause, de ralentir la cadence et de prendre un peu de recul ?  

L’horlogerie que nous aimons, cet art de réaliser des gardes-temps inspirants, beaux et confortables. Ces outils du temps que l’on porte aujourd’hui comme un bijou, n’est plus toujours ce qu’elle était. Pourquoi ? C’est une bonne question. Serait-ce la faute au temps lui-même ? À ce temps qu’on ne prend plus ? possible…

Je parle ici de l’art de prendre le temps, de cette réflexion qui précède l’action, de l’absolue tranquillité de laquelle jaillit un éclair… de génie. 

Le temps nécessaire à la création

L’horlogerie n’est pas qu’un art, c’est également et bien évidemment aussi une industrie. Une industrie avec ses réalités économiques et ses nombreux acteurs qu’on ne peux ignorer. Soit. Et la création dans tout ça ? Ce n’est pas une science exacte, il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton ou d’une formule magique pour faire naître une icône. Ce n’est ni dans une boule de crystal ni dans du marc de café que l’on comprend un marché et anticipe ses attentes et son comportement à venir. L’horlogerie est une alchimie. 

Blancpain - Manufacture de Haute Horlogerie

Ne vous inquiétez pas, ou plutôt si, au contraire, inquiétons nous, s’il n’est pas déjà trop tard. Cette surenchère de consommation immediate, cette boulimie qui absorbe et oublie d’apprécier, qui impose son verdict sans réellement connaître n’est pas qu’horlogère. Alimentation, musique, arts, mode, les parallèles sont malheureusement trop nombreux.

Sans tomber dans une nostalgie dépressive, on constate par exemple que les fruits et légumes murissent en transit dans des avions, que les morceaux de musique qui inondent aujourd’hui les ondes radio et les chaînes musicales sont formatés pour ne plus dépasser les trois minutes et qu’ils sont quasi exclusivement composés de 3 ou 4 accords majeurs. Not cool guys.

Qu’on ne s’étonne alors pas que  de nombreuses oreilles soient perdues lorsque un arrangement s’enrichit de quelques notes complémentaires. Mais je m’égards, revenons à l’horlogerie.

Parce que même si l’horlogerie a ses tendances, elle ne sera jamais l’industrie de la Mode

Les cadences que l’on impose aujourd’hui à l’horlogerie ne sont pas saines. Elles ne sont plus propices à la création. Je parle de la création qui prend le temps de la reflexion et des envies, du recul nécessaire à l’aboutissement d’un projet que seuls quelques indépendants s’autorisent encore aujourd’hui car leur carnet de commande est plein à 5 ans et qu’ils ne réalisent qu’un nombre très limité de pièces à l’année. Ça, c’est sain. Même si ce n’est évidemment pas viable à grande échelle.

Vianney Halter Antiqua QP

Les cadences de production et de créativité qui sont imposées  à l’horlogerie ressemblent de plus en plus à celles de la mode. Seulement voilà, ça ne marche pas, pour les raisons suivantes :

Si les collections printemps-été et automne-hiver s’enchaînent au rythme fou des fashion weeks, les invendus non-absorbés par les marchés sur la saison sont écoulés à prix bradés dans des circuits “outlets”, à grands renforts de magasins d’usine. Attendez un peu avant de pleurer pour l’industrie du t-shirt, le coût matière et les coefficients pratiqués  leur permettent toujours et encore de marger confortablement, même lorsqu’on ne paye que 10% du prix de vente classique.

L’horlogerie ne peut se le permettre. Le coefficients pratiqués ne sont pas comparables, même si les marges sont évidemment confortables, et surtout, écouler officiellement les invendus à prix cassés reviendrait à détruire cette image et cet héritage si durement construit et perpétué de façon certaine et quasi immédiate. C’est d’ailleurs bien pour cela que le marché gris existera toujours, et que toutes les maisons en ont réellement besoin. Fair enough.

OMEGA Seamaster 300 Commander's Watch

Pour ceux qui n’auraient toujours pas saisi, c’est indispensable pour que les marchés aient le temps d’absorber la production avant que la collection suivante ne vienne les chasser hors des corners avides d’activité et de nouveautés. Si les détaillants n’ont plus le temps de vendre, ils se retrouvent avec de plus en plus de stock immobilisé sur les bras et ont de moins en moins de trésorerie disponible à investir dans les nouvelles collections. C’est un cercle vicieux, et c’est ce qui se passe actuellement.

Horlogerie au ralenti  : Une utopie ?

Tel un certain Thomas More qui rêvait sa société au 15ème siècle, je crois que rêve d’une horlogerie qui prendrait le temps de respirer et de nous proposer des choses mûres et réfléchies en lieu et place des pièces imposées livrées à peine finies en débuts de salons. Je rêve d’une horlogerie qui prendrait le temps de ses créations et de pièces qui respecteraient leurs maisons et leurs créateurs respectifs sans être d’énièmes reflets d’une tendance anticipé ou des goûts d’un marché temporairement porteur.

Nouvelles montres vintage Joseph Bonnie - Universal Genève Polerouter

Mais la réalité économique et les grands actionnaires qui se cachent derrière l’art et l’émotion ont leurs raisons que même le rêveur utopiste ne peut ignorer. Peut-on encore faire marche arrière et ralentir la cadence ? Je ne crois pas, très honnêtement, même si cela nous ferait à tous le plus grand bien. Welcome back to reality. I don’t know if we’ve met, but I’m the World…

Heureusement, de nouvelles créations arrivent encore et toujours à nous émouvoir, on peut donc continuer à rêver. Quant à mon besoin de sens et de souffle que je retrouve de moins en moins, en horlogerie et ailleurs, je vais arrêter de vous embêter avec… pour l’instant…

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