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Les cadences de l’industrie horlogère

Les cadences de l’industrie horlogère Nuisent-elles au véritable art horloger ?

Ce contenu a été mis à jour le 24/05/2020

Alors que la crise que nous traversons a surgi au même moment où les marques présentent traditionnellement leurs nouveautés, quoi de mieux que de remettre au goût du jour cet article sur les cadences imposées dans ce domaine ? 

Un vrai questionnement qui me hante depuis un moment et auquel j’aimerais réfléchir à voix haute, avec vous. Entre récurrence annuelle des salons horlogers dont la crise du modèle bat son plein le temps nécessaire à la production et la lenteur des circuits de distribution, l’horlogerie se retrouve constamment sous pression, poussée en avant par des objectifs à atteindre pour croître, satisfaire les actionnaires ou tout simplement survivre.

Plus que jamais aujourd’hui, alors que les conséquences de la crise de Covid-19 se font ressentir dans le monde et que les différents marchés n’ont probablement plus la même capacité d’absorption, ne serait-il pas au contraire le moment de faire une pause, de ralentir la cadence et de prendre un peu de recul ?  

L’horlogerie que nous aimons, cet art de réaliser des gardes-temps inspirants, beaux et confortables. Ces outils du temps que l’on porte aujourd’hui comme un bijou, n’est plus toujours ce qu’elle était. Pourquoi ? C’est une bonne question. Serait-ce la faute au temps lui-même ? À ce temps qu’on ne prend plus ? Possible… De surcroit, on prend davantage conscience de ces problématiques par temps troubles, comme le moment que nous traversons à présent.

Je parle ici de l’art de prendre le temps, de cette réflexion qui précède l’action, de l’absolue tranquillité de laquelle jaillit un éclair… de génie. 

Le temps nécessaire à la création

L’horlogerie n’est pas qu’un art, c’est également et bien évidemment aussi une industrie. Une industrie avec ses réalités économiques et ses nombreux acteurs qu’on ne peut ignorer. Soit. Et la création dans tout ça ? Ce n’est pas une science exacte, il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton ou d’une formule magique pour faire naître une icône. Ce n’est ni dans une boule de crystal ni dans du marc de café que l’on comprend un marché et anticipe ses attentes et son comportement à venir. L’horlogerie est une alchimie. 

Blancpain - Manufacture de Haute Horlogerie

Ne vous inquiétez pas, ou plutôt si, au contraire, inquiétons-nous, s’il n’est pas déjà trop tard. Cette surenchère de consommation immédiate, cette boulimie qui absorbe et oublie d’apprécier, qui impose son verdict sans réellement connaître n’est pas qu’horlogère. Alimentation, musique, arts, mode, les parallèles sont malheureusement trop nombreux.

Sans tomber dans une nostalgie dépressive, on constate par exemple que les fruits et légumes murissent en transit dans des avions, que les morceaux de musique qui inondent aujourd’hui les ondes radio et les chaînes musicales sont formatés pour ne plus dépasser les trois minutes et qu’ils sont quasi exclusivement composés de 3 ou 4 accords majeurs. Not cool guys.

Qu’on ne s’étonne alors pas que  de nombreuses oreilles soient perdues lorsque un arrangement s’enrichit de quelques notes complémentaires. Mais je m’égards, revenons à l’horlogerie.

même si l’horlogerie a ses tendances, elle ne sera jamais l’industrie de la Mode

Les cadences que l’on impose aujourd’hui à l’horlogerie ne sont pas saines. Elles ne sont plus propices à la création. Je parle de la création qui prend le temps de la reflexion et des envies, du recul nécessaire à l’aboutissement d’un projet que seuls quelques indépendants s’autorisent encore aujourd’hui car leur carnet de commande est plein à 5 ans et qu’ils ne réalisent qu’un nombre très limité de pièces à l’année. Ça, c’est sain. Même si ce n’est évidemment pas viable à grande échelle.

Vianney Halter Antiqua QP

Les cadences de production et de créativité qui sont imposées à l’horlogerie ressemblent de plus en plus à celles de la mode. Seulement voilà, ça ne marche pas, pour les raisons suivantes :

Si les collections printemps-été et automne-hiver s’enchaînent au rythme fou des fashion weeks, les invendus non-absorbés par les marchés sur la saison sont écoulés à prix bradés dans des circuits “outlets”, à grands renforts de magasins d’usine. Attendez un peu avant de pleurer pour l’industrie du t-shirt, le coût matière et les coefficients pratiqués leur permettent toujours et encore de marger confortablement, même lorsqu’on ne paye que 30% du prix de vente classique.

L’horlogerie ne peut se le permettre. Le coefficients pratiqués ne sont pas comparables, même si les marges sont évidemment confortables, et surtout, écouler officiellement les invendus à prix cassés reviendrait à détruire cette image et cet héritage si durement construit et perpétué de façon certaine et quasi immédiate. C’est d’ailleurs bien pour cela que le marché gris existera toujours, et que toutes les maisons en ont réellement besoin. Fair enough.

Pour ceux qui n’auraient toujours pas saisi, c’est indispensable pour que les marchés aient le temps d’absorber la production avant que la collection suivante ne vienne les chasser hors des corners avides d’activité et de nouveautés. Si les détaillants n’ont plus le temps de vendre, ils se retrouvent avec de plus en plus de stock immobilisé sur les bras et ont de moins en moins de trésorerie disponible à investir dans les nouvelles collections. C’est un cercle vicieux, et c’est ce qui se passe actuellement.

Baselworld 2019 - Extérieur - Crédits Volker Renner

Aujourd’hui, alors qu’une majorité de pays se trouve au ralenti voir à l’arrêt total et les différents points de distribution fermés, la capacité d’absorption du marché n’est plus la même et cela ne va faire qu’accélérer voir altérer les transformations que le marché de l’horlogerie avait entamé. Il faut aussi nuancer cette capacité d’absorption dans la mesure où si l’Europe est au pas quand je vous parle, l’Asie et ses consommateurs reprennent de la vitesse. D’un autre côté, on peut deviner aisément que l’industrie horlogère va passer la seconde pour mettre ses e-commerce en avant.

Horlogerie au ralenti : Une utopie ?

Tel un certain Thomas More qui rêvait sa société au 15ème siècle, je crois que rêve d’une horlogerie qui prendrait le temps de respirer et de nous proposer des choses mûres et réfléchies en lieu et place des pièces imposées livrées à peine finies en débuts de salons. Je rêve d’une horlogerie qui prendrait le temps de ses créations et de pièces qui respecteraient leurs maisons et leurs créateurs respectifs sans être d’énièmes reflets d’une tendance anticipé ou des goûts d’un marché temporairement porteur.

Mais la réalité économique et les grands actionnaires qui se cachent derrière l’art et l’émotion ont leurs raisons que même le rêveur utopiste ne peut ignorer. Peut-on encore faire marche arrière et ralentir la cadence ? Je ne crois pas, très honnêtement, même si cela nous ferait à tous le plus grand bien. Welcome back to reality. I don’t know if we’ve met, but I’m the World…

Heureusement, de nouvelles créations arrivent encore et toujours à nous émouvoir, on peut donc continuer à rêver. On pense notamment à quelques “petites” marques qui se construisent dans un état d’esprit différent et essayent de réfléchir intelligemment à leur façon de produire, de proposer des nouveautés, et à les distribuer. Quant à mon besoin de sens et de souffle que je retrouve de moins en moins, en horlogerie et ailleurs, je vais arrêter de vous embêter avec… pour l’instant.

3 réponses à “Les cadences de l’industrie horlogère”

  1. Avatar Max dit :

    Intéressante réflection que je partage.
    A mon sens, l’horlogerie est devenu une industrie qui, progressivement devient lisse de de création.

    Les nouveaux riches asiatiques ne sont pas encore assez “éduqué” sur la culture horlogère, et comme la Chine est le principal marché pour beaucoup de manufactures, pourquoi dépenser dans de la création quand tes clients n’y sont pas sensible?

  2. Avatar mazurier dit :

    Horlogerie au ” RALENTIT “une utopie
    S’il vous plait, rien ne sert de courir…prenez le temps de ralentir en vous relisant calmement…car il me semble que ” RALENTI ” ne prend pas de T, surtout à l’heure du thé…que je bois avec plaisir autant que vos articles.

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