BELLE LURETTE Épisode 4 : La pendule et le réveil
Offerte chaque mois par Les Rhabilleurs à ses lecteurs, Belle Lurette propose une plongée parmi les mots qui évoquent le temps, la durée, leur appréhension ou leur souvenance avec autant d’amplitude que peu de précision : poèmes, extraits de romans, citations, etc. Et pourquoi pas à l’avenir un échappement, un pont vers d’autres shapes artistiques ?
Belle Lurette est-elle une tool pour désamorcer une complication imminente lors d’un red bar trop peu étanche ? Une dress pour séduire ou flatter tel aréopage distingué ? Une flieger en vue de baliser un débat éthéré ?
Peu importe : Belle lurette demeure une gada (« Go Anywhere, Do Anything ») à conserver, puisqu’accessoirement essentielle.
Nicolas, quant à lui, nous fera la faveur au zénith de son éloquence, chevelure spiral(e), de scander ces mots, à sa discrétion, le temps d’une bobine.
Enfin, à ceux qui ignoreraient – encore – ce qu’est une heurette, devenue lurette au fil du temps : une petite heure ? Une demi-heure en Flandres ? Il y a bien plus d’une heure, depuis belle lurette ? Heurette mystérieuse, je guilloche ton nom !
Belle Lurette, une sélection du ressort de Stanislas @rueeverslheure, atteint comme nous autres d’horlogite patentée, toutefois plus indulgent envers les montres peu lisibles que l’art qui le serait tout autant. Encore que !
Pour ce quatrième épisode, nous découvrons les superbes lignes de La pendule et le réveil de Joseph Marie Godemard. Que dire sur ce Joseph Marie Godemard ou André du Sorbiers de La Tourasse (1904-1991) ? Il était écrivain, romancier, auteur dramatique et librettiste, prix Montyon de l’Académie française en 1947, destiné « aux auteurs français d’ouvrages les plus utiles aux mœurs, et recommandables par un caractère d’élévation et d’utilité morales ». Nous n’en savons guère plus sur lui, mais ses écrits suffisent à nous éclairer.
La pendule et le réveil
C’était une bonne pendule
De ces pendules qui modulent,
De l’aube jusqu’au crépuscule,
Du soir au matin, sans mic mac,
Le monotone bruit des paisibles tic tac,
Tic tac, tic tac.
Fidèle amie constamment en éveil,
Pourquoi faut-il qu’un jour en ta demeure,
Soit survenu certain réveil
Qui voulut aussi donner l’heure !
Tout se passa d’abord le mieux du monde.
Chacun marquait le temps de son côté ;
Heures, minutes et secondes
Se succédaient avec tranquillité.
Tic tac, tic tac.
Ils vivaient heureux sans tracas,
Lorsqu’un des deux se détraqua.
La pendule marquait dix-huit heures quarante,
Le réveil annonça dix-neuf heures cinquante.
– Du tout ! vous vous trompez, mon cher,
J’ai trop de méthode et trop d’ordre…
Le réveil n’en voulut pas démordre.
On l’avait acheté, disait-il, assez cher,
Pour que son avis prédomine.
Voici que maintenant cette vieille lambine…
La pendule le prit de haut.
Il n’appartenait pas à ce godelureau
De prétendre marquer le temps
Mieux qu’une personne de soixante ans.
Que le réveil en prenne son parti,
Ne craignant aucun démenti,
Elle voulait marcher au ralenti.
Et l’autre de répondre, avançant davantage :
– Taisez-vous ! chacun sait qu’on radote à votre âge.
Ne cherchons pas, des deux, lequel avait raison,
Mais bientôt ce fut un enfer dans la maison.
Tic… tac… tic… tac.
Tic tac, tic tac, tic tac, tic tac.
La pendule sonnait dix coups
Que déjà le réveil en était à midi.
Car celui-ci, par contre-coup,
Vous abattait d’un mouvement hardi,
Pour n’être point vaincu dans la dispute,
Son heure en quarante minutes.
Qui d’aller doucement, qui de se dépêcher,
L’un vous annonçait l’aube et l’autre le coucher,
C’était une course au clocher.
Si bien que las de vivre en des jours hasardeux,
Et n’ayant plus pour eux l’espoir d’une rencontre,
Le maître de maison les arrêta tous deux
Et fit l’emplette d’une montre.
André de La Tourrasse, Pique-Fleurs, 1988
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