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LE MADE IN FRANCE Mythes et réalités

A moins que vous ne reveniez d’une île déserte, à l’image de Tom Hanks dans le magnifique film de Robert Zemeckis Seul au Monde, vous aurez pu observer la pandémie qui depuis un peu plus d’un an aura eu un impact certain sur notre monde. Parmi ses conséquences déjà connues, on peut noter une indéniable baisse de la consommation et des difficultés économiques bien sûr, mais également la confirmation d’une tendance forte de ces dernières années impliquant conscience écologique, patriotisme économique, et préservation des savoir-faire : le Made in France. Essayons donc de voir par-delà les cocardes bleu-blanc-rouges et démêlons le vrai du faux autour de cette appellation bien souvent galvaudée.

Pack accessoires cuir Joseph Bonnie
Une sélection de produits Joseph Bonnie réalisés en France dans la Limousin

Une salutaire prise de conscience

Pendant bien des années, des décennies même, le lieu de production de ce que nous achetions n’avait que peu d’importance. Lorsque, dans les années 70 et 80, les entreprises du textile ont commencé à délocaliser leurs ateliers et leurs fournisseurs en Espagne, puis rapidement au Maghreb cela n’a soulevé aucune question éthique, morale, encore moins écologique. Pas plus quand elles ont quitté ces pays devenus trop chers pour l’Asie, dans les années 90. L’avènement du Bling dans les années 2000 n’y aura rien changé. Il fallu attendre que presque tous les ateliers français ferment les uns après les autres — emportant avec eux 900 000 emplois —, décimés par une concurrence insoutenable, pour qu’une amorce de prise de conscience n’émerge. Mais entre des entreprises jouant avec des règles parfois mal définies et des consommateurs bien plus enthousiastes dans les sondages que dans leurs actes d’achats, tout n’est pas forcément bleu sous le ciel du Made in France.

L’importance croissante de l’origine géographique de nos produits amena une réflexion plus profonde sur le concept, et avec lui ce fut une immense boîte de Pandore que l’on ouvrit. Ce que l’on pensait évident — définir un lieu de production — s’avéra recouvrir de bien nombreuses réalités : le lieu de conception fait-il partit du lieu d’origine ? Quelles différences entre les adjectifs conçu, créé, développé, fait, fabriqué, assemblé, produit…? Prend-on en compte l’origine des composants ? Des matières premières ? Evalue-t-on la part de production d’un pays en valeur ajoutée ? En temps de travail ? En nombre d’étapes de fabrication ? Et quid d’un sous-traitant français fabricant à l’étranger ? Et du sous-traitant du sous-traitant ? Bien des questions auxquelles il a fallu répondre, mais qui entretiennent aujourd’hui encore un flou qui pour certains se révèle bien pratique.

De quoi parle-t-on ?

Sans trop rentrer dans le détail ici, ce qui serait fastidieux et forcément incomplet, il est important de comprendre quelques principes. Tout d’abord, les conditions pour qu’un produit soit estampillé « fabriqué en France » varient en fonction de la catégorie douanière dans laquelle il se trouve. Les règles ne sont donc pas les mêmes pour une paire de chaussure, un T-shirt, ou une montre. Pour ces dernières par exemple, 45% du prix d’usine doit être produit en France pour recevoir le précieux sésame. De plus, le prix de revient unitaire, s’il n’intègre pas les frais de transport, prend en compte les frais généraux ou de recherche et développement. Quand on connais les écarts de salaire entre l’ouvrier chinois et le styliste parisien, on comprend que faire du Made in France fabriqué à l’étranger n’est pas si compliqué.

Le second critère légal est le changement de codification douanière. Ainsi, par exemple, un cuir de veau espagnol,  tanné au Maroc, préparé, découpé, refendu, griffé au Portugal, prêt au montage — donc du chapitre 41 — passerait en chapitre 42 lors du montage final, ouvrant ainsi la possibilité, si cette étape est faite en France, à l’appellation « Fabriqué in France ».

Mais il existe aussi des labels privés, plus ou moins exigeants. L’un des plus connus, « Origine France Garantie », exige par exemple que le lieu où le produit prend ses « caractéristiques essentielles » soit en France, et qu’au moins 50% du prix de revient soit acquis en France. Ce qui laisse encore une bonne marge de manoeuvre à des entreprises peu scrupuleuses pour jouer avec les couleurs bleu-blanc-rouge.

D’autres problèmes viennent également ajouter de la confusion à la confusion. Par exemple, produire en France un ou deux modèles d’une gamme et communiquer massivement dessus, puis vendre majoritairement des produits aux origines moins prestigieuses, voire franchement douteuses. Ou encore barder un produit et son packaging d’étiquettes tricolores et de cocardes, sachant que l’un et l’autre sont fabriqués en Chine. La célèbre marque au crocodile fut épinglée récemment avec des baskets arborant fièrement le reptile dans une version bleu-blanc-rouge éclatante, pourtant Made in Vietnam, ou encore Rossignol, avec des bonnets cocardés fabriqués en Chine. Mais la liste des noms ayant joué avec les limites, ou les ayant carrément dépassées, est longue : Fusalp, Petit Bateau, Armor Lux, Lou Yetu, Celio, Le Coq Sportif…

Et nous ?

De l’autre côté du manche, les consommateurs — nous. Drapés de vertu tricolore, nous déclarons notre amour aux savoir-faire français, vantons les mérites d’un modèle plus écologique, répétons notre attachement à nos emplois et saluons le respect de nos normes sociales. Bien sûr, nous contribuons au succès du Made in France. D’ailleurs, les sondages le confirment.

Mais les sondages ont ceci en commun avec les promesses qu’ils n’ont de sens que pour ceux qui veulent bien les croire ; pour le reste des mortels, ils servent surtout à légitimer le propos de celui qui en a commandé la réalisation. Méthode Coué ou argument d’autorité, il faudrait être bien imprudent pour leur accorder plus d’importance. Ainsi, à la lecture des études régulières sur le Made in France et sa perception dans la société, le lecteur non averti pourrait penser que les français soutiennent activement, par leurs achats, les savoir-faire, les emplois, et les entreprises de leur pays. Dans la dernière en date, on y trouve les chiffres suivants : 97% des interrogés achètent au moins de temps en temps un produit fabriqué en France, et 36% de façon systématique. Plus d’un tiers.

Pourtant, à bien se regarder, on a du mal à le trouver, ce Made in France. Un peu d’auto-critique nous ramène à une réalité tout autre. D’où viennent donc nos pulls, nos chemises, nos jeans ? Et nos baskets ? Nos lunettes ? De pied en cap, mettons-nous en pratique cette intention louable que nous prêtent les sondages de faire vivre nos entreprises et nos ateliers ? Il n’y a guère que notre slip qui est français, et encore. Au-delà de notre ambition de consommer moins mais mieux, combien de fois l’envie de plus de choix, de suivre la mode, ou de profiter d’une bonne affaire nous pousse à faire l’inverse ?

D’ailleurs, pour les ateliers et entreprises fabricant en France, le marché intérieur est bien souvent secondaire. Nul n’est prophète en son pays parait-il. Si vendre nos savoir-faire est plus facile hors de nos frontières, peut-être faut-il questionner nos habitudes.

Pour commencer, il faudrait se poser la question du pourquoi. Le Made in France est-il seulement l’expression d’un chauvinisme mal placé ? Ou une autre façon de s’acheter à peu de frais — quoique — une bonne conscience ? Si tel est le cas, il restera ce phénomène plus ou moins éphémère dont on se gargarise, sans plus. En revanche, s’il devient l’expression d’un attachement passionné à des hommes et des femmes qui le sont tout autant, à des métiers ancestraux et des histoires de familles, à une façon de faire et d’être parfois un peu têtue mais tellement poétique, à un patrimoine témoin du génie de la main, à une vision fermement ancrée dans la transmission mais également tournée vers l’avenir… Alors il se doit d’être défendu, et réellement mis en pratique, au-delà des sondages d’opinion. Heureusement, il y a encore des ateliers exceptionnels dans nos campagnes et dans nos villes, soyons ceux qui les font vivre.

Une réponse à “LE MADE IN FRANCE”

  1. Olivier Bonnet dit :

    Article coup de poing remarquable !!!
    Oui préférons faire vivre nos artisans, leurs techniques ancestrales et leur esprit créatif !!

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