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La Bentley du jardinier

La Bentley du jardinier Se mettre au vert anglais

Discrète et suave, la Bentley MK VI sait se fondre dans le paysage, en ville comme à la campagne. Une auto idéale pour le gentleman-farmer. L’architecte paysagiste Philippe Dubreuil troque volontiers ses gants de jardin pour en prendre le volant sur les routes du Perche, autour de ses Jardins du Montperthuis.

Philippe Dubreuil ne se contente pas de cultiver son jardin, il conçoit aussi ceux des amateurs les plus exigeants. Son sens de la précision et son imagination font la renommée internationale de cet architecte paysagiste français connu pour sa discrétion. Si ses créations s’épanouissent au soleil, lui préfère souvent rester dans l’ombre. Le bouche à oreille a pourtant raison de l’élégante modestie de cet amoureux de la nature aujourd’hui très demandé, tant pour la conception de parterres ou de perspectives pour de grandes propriétés de campagne que pour de petits espaces verts citadins ou des terrasses avec vue. Familier des plantes et des végétaux de tous les climats, de l’Ecosse au Maroc, son rayon d’action n’a pas plus de limite que son crayon. « En découvrant un nouveau lieu, je le parcours afin de l’appréhender et de comprendre sa cohérence, les liens avec le paysage avoisinant et la maison qui repose dessus. Le premier contact permet de sentir la poésie du lieu, son harmonie, les manques et les possibilités d’amélioration » confie-t-il.

« C’est à l’Architectural Association de Londres que j’ai abordé d’un angle de vue différent ma conception du jardin. J’essaie toujours de voir comment un jardin aurait été créé s’il avait été dessiné par les commanditaires de la maison ou ceux qui l’ont modifié pour créer un lien entre l’architecture et le paysage, pour lui donner une justification, une authenticité » explique-t-il avec enthousiasme, tout en dévoilant son anglophilie.

Bentley mk VI

Gants de jardins et gants de conduite

Depuis des années, deux paires de gants voisinent dans le vestiaire du jardiniste : celle pour travailler la terre ou manier les outils, et celle pour la conduite. Pour parcourir les régions les plus diverses et les campagnes les plus variées, entre ses divers chantiers, il a choisi une auto qui colle à ses goûts et à sa personnalité : une Bentley MK VI de 1948.

Sensible aux petits détails, il apprécie les exquis raffinements de cette voiture qui allait marquer non seulement le renouveau mais aussi la modernisation de Bentley dans l’immédiat après-guerre. Des multiples commandes du tableau de bord de bois précieux, sous lequel se dissimulent dans un tiroir secret le rangement des outils, aux systèmes chromés de manœuvre des vitres, en passant par les miroirs de courtoisie à l’arrière, ces attentions pour le passager ne manquent pas. La qualité d’exécution est au rendez-vous.

Attentif aux sensations, Philippe Dubreuil se régale des senteurs de l’intérieur patiné par les ans de sa Bentley. L’odeur du cuir se mêle aux parfums de la mécanique, tandis que ses bottes de jardin transportent quelques relents de végétaux et de terre mouillée. Pour peu que la glace soit entrebâillée, et un petit fumé de feu de cheminée vient s’introduire dans cet intérieur des plus cosy. Car cette Bentley MK VI est à l’évidence terriblement britannique, avec la dignité appuyée des lignes classiques de sa carrosserie bicolore, qui évoque la tenue des banquiers de la City, et son sens du confort, qui invite à troquer le chapeau melon pour la casquette de tweed pour filer à la campagne. Les réclames de l’époque de son lancement vantaient déjà son caractère : « For town and country ».

Deux voitures en une

Une ambivalence assumée par la MK VI, voiture paradoxale à plus d’un titre : limousine de prestige, elle a aussi été conçue pour être conduite par son propriétaire ; sage dans sa ligne, elle a aussi été imaginée comme une berline compacte aux accents sportifs ; développée avec la philosophie du sur-mesure, elle a eu du succès avec sa robe prêt-à-porter.

Bentley MK VI

Sous ces airs immuables et conservateurs, cette Bentley a pourtant été la première étape de la modernisation et de la rationalisation des usines Rolls-Royce, et la manifestation de l’intégration complète des deux marques anglaises. En effet, si Rolls-Royce avait racheté Bentley en 1931, les modèles seront assez différents et spécifiques jusqu’à la présentation de la Bentley MK VI, en mai 1946, et de sa quasi-jumelle, la Rolls-Royce Silver Down, en 1949.

Les deux voitures se partageront la même base mécanique, un six-cylindres en ligne maison de 4257 cm3 (prière de dire « 4 ¼ L »), même si le moteur de la Bentley est un peu plus musclé. La puissance ? « Suffisante, Monsieur, suffisante… » se bornait-on à répondre aux curieux à l’époque. Elle est autour de 132 ch. Ce bloc moteur d’origine Bentley découle d’un modèle de de 1938, et dont la base remonte même à la conception de la Rolls-Royce Twenty en 1922. MK VI et Silver Down vont aussi avoir en commun la conception d’un châssis permettant non seulement de recevoir encore des carrosseries de prestige, réalisées à façon et sur-mesure par les plus grands maîtres carrossiers, mais aussi d’accueillir une carrosserie standardisée, en acier, dessinée en interne. Une grande nouveauté pour la marque. Une évolution dans l’air du temps, qui était alors une petite révolution. Réalisées par Pressed Steel Co. Ltd de Birmingham, les caisses en acier étaient assemblées par les nouvelles usines de Crewe.

Dans le contexte de la relance de l’économie britannique d’après-guerre, cette offre nouvelle et rationnelle, à laquelle la clientèle élitiste des deux marques n’était pas familière, est alors un pari risqué. Aussi la Bentley MK VI n’est-elle pas une voiture à la ligne très audacieuse ou singulière, mais plutôt une élégante berline classique, embrassant les codes de l’après-guerre, avec par exemple l’intégration des phares au masque avant. Quelques réminiscences nostalgiques se font encore un peu sentir, notamment avec les portières avant à ouverture « suicide », permettant une meilleure accessibilité au détriment de la sécurité, ou le dessin de la malle arrière. Une ligne classique qui se retrouvera aussi sensiblement dans d’autres modèles de prestige, comme par exemple l’Alvis TA 21.

Si la Rolls-Royce Silver Dawn, plus démonstrative avec sa calandre ostentatoire, sera principalement dédiée à l’exportation, en particulier aux USA, pour assurer un apport de devises, la Bentley MK VI va devenir l’un des modèles favoris de la grande bourgeoisie européenne.

Les prémices de la berline sportive de luxe

L’un des éléments du succès de la Bentley MK VI, produite à 5201 exemplaires entre 1946 et 1952, réside dans sa maniabilité, son silence, son confort et ses performances honorables puisque, un peu plus légère que les versions à carrosseries spéciales avec 1850 kg, elle s’autorise volontiers un confortable 145 km/h bien lancée sur autoroute. La cylindrée du moteur sera même portée à 4566 cm3 en mai 1951 pour offrir 160 ch. Des capacités qui vont même ouvrir la voie à une utilisation sportive de la voiture, conformément aux origines de la marque, toujours auréolée dans les années 50 de ses victoires au Mans. Ainsi, plusieurs voitures seront engagées, non sans succès grâce à son centre de gravité abaissé, en rallye et les amateurs de ce sport se souviennent sans doute des participantes au rallye Monte-Carlo, notamment aux mains de Mike Couper. Le pilote remportera même le « Concours de Confort » dans l’édition 1949. De quoi contribuer à établir un nouveau standard automobile : la berline sportive de luxe, dont la Jaguar MK2 deviendra le symbole dans les années 60.

Tout cela a de quoi plaire, au début des années 50, à une nouvelle clientèle aisée, jeune et raffinée, ravie de prendre le volant, à l’image de Dirk Bogarde ou de Sir Laurence Olivier. Au Royaume-Uni, où plus de 80% de la production sera vendue, la MK VI est une auto prisée par les anciens pilotes de la RAF, les aristocrates campagnards, la bourgeoisie, les industriels ou les politiciens, comme Anthony Eden. De nombreuses ambassades britanniques l’adoptent. Son chic séduit les anglophiles, tels le prince Rainier III de Monaco ou l’empereur Bao Daï. Le commentaire qui accompagne la présentation des personnages en ouverture du film Les Grandes famille, adaptation du roman de Maurice Druon, précise, s’agissant du petit-fils de Noël Schoudler, interprété par Jean Gabin, que « sa nurse est anglaise, la voiture qui l’accompagne aussi ». Le décor est posé.

Le passeport pour l’univers Bentley

Aujourd’hui encore, la Bentley MK VI séduit par sa polyvalence et sa douceur. Philippe Dubreuil en témoigne volontiers en se glissant derrière le volant, non sans avoir déjoué en connaisseur, d’un petit mouvement du genou, le piège du fin levier de changement de vitesse, placé dans l’ouverture de la portière sur les modèles a conduite à droite. Pour les 167 exemplaires fabriqués avec une conduite à gauche, le changement de vitesse est au centre, les ingénieurs ayant sans doute songé avec compassion aux conducteurs « continentaux ».

Bentley MK VI

A peine une pression sur le bouton du tableau de bord, et le six-cylindres s’anime avec calme, dans un ralenti régulier. La commande du starter est encore sur le grand volant de bakélite noire, comme sur les modèles sport d’avant-guerre. Le manier avec précision pour régler l’avance est un geste aussi précieux que remonter le matin sa montre mécanique.  Servie par une qualité d’assemblage scrupuleuse, la voiture se montre très fiable et facile à l’entretien. S’ouvrant comme un plateau, la vaste malle capable d’accueillir les bagages d’une famille, mais ici plus souvent des outils de jardins, peut même servir de table pour pique-niquer ou pour faire des boutures.

Avec une cote stable et mesurée, autour de 45 000 euros, les Bentley MK VI « Standard Steel Saloon » (traduire : à carrosserie standard d’usine en acier par opposition aux modèles à carrosseries spéciales, dont la valeur est très largement supérieure, et varie en fonction de la rareté et du prestige supplémentaire de la signature) sont aujourd’hui l’un des meilleurs passeports pour l’amateur désireux d’entrer dans l’univers Bentley. Philippe Dubreuil accepterait-il de céder sa voiture qu’il apprécie tant ? Tout se discute en visitant les jardins du Montpertuis… Il partage déjà aujourd’hui cette part de son jardin secret.

Reconnu pour son confort et son agrément de conduite, ce modèle qui n’a pas été pris dans la frénésie de la flambée des prix, redevient prisé. D’autant plus que si ses performances mesurées ont pu paraître insuffisantes aux yeux des collectionneurs de bolides, il y a une vingtaine d’années, son adaptation aux conditions actuelles de circulation lui redonne aujourd’hui une certaine acuité. De quoi s’inscrire parfaitement dans la perspective d’une installation à la campagne. La Bentley MK VI a l’art de filer à l’anglaise.

Les jardins du Montperthuis, créés par Philippe Dubreuil, sont accessibles à la visite.

2 réponses à “La Bentley du jardinier”

  1. Salima Fahas dit :

    Cet article est une délicieuse invitation à la visite des Jardins du Montperthuis, et à la découverte de l’elegance Bentley et de son caractère. Merci pour ce moment

  2. Jean Pierre Weber dit :

    Ha, le charme des voitures anglaises de luxe !
    Un véritable régal cet article. Encore merci pour le voyage.

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