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LE CUIR DE RUSSIE Un mythe retrouvé

Si l’Homme n’a toujours pas réalisé son rêve de voyager dans le temps, certains objets nous permettent néanmoins d’en toucher l’idée, comme du bout du doigt. C’est le cas du cuir de Russie, longtemps considéré comme le plus noble des cuirs, dont les propriétés étonnantes, le parfum mythique, et le grain si particulier auront forgé la légende. Retour sur le fruit d’un savoir-faire vieux de plusieurs siècles et longtemps disparu, dont l’histoire suffirait à nous faire quitter le présent.

Tout commence par un naufrage

Dans la soirée du 10 novembre 1786, au sud des côtes anglaises.

Alors que le vent forcit encore, le capitaine du Metta Catharina Von Flensburg, donne l’ordre de rejoindre au plus vite le port de Plymouth pour s’y mettre à l’abri. Inquiet, il regarde arriver la tempête annoncée et commence à redouter pour son bateau, un deux-mâts Brigantin construit quatre ans auparavant au nord du fjord de Flensburg, actuel Danemark. Il avait quitté quelques semaines plus tôt le port de Saint-Pétersbourg avec à son bord une importante cargaison de chanvre et de cuir de renne à destination de la république de Gênes. Grâce à ses six hommes d’équipage expérimentés, il parvient à se mettre à l’abri au sud de l’île de Drakes. Du moins le croit-il. En effet, peu après dix heures du soir, alors qu’une bourrasque plus forte que les précédentes frappe le Metta Catharina Von Flensburg, son ancre cède. Le bateau est alors projeté sur les rochers, et coule rapidement. Si l’équipage et son capitaine s’en sortent miraculeusement, la précieuse cargaison est, elle, perdue par trente mètres de fond.

Cuir de Russie - Naufrage du Metta Catharina Von Flensburg

Deux-cents ans plus tard, les équipes d’archéologie sous-marine de Plymouth, dirigées par Ian Skelton, sont à la recherche de l’épave du Harwich, un bâtiment de guerre naufragé en 1691, quand elles découvrent lors d’une plongée la cloche en laiton du Metta Catharina Von Flensburg, puis bientôt le navire entier, à moitié recouvert de vase. En exhumant les cuirs restés intacts après plus de deux cents ans dans les eaux de la Manche, c’est tout le mythe du cuir de Russie qui refera surface et rapidement mettra en émoi le petit monde des bottiers, des maroquiniers, et des amateurs de beaux objets.

Retour sur un savoir-faire disparu

Il faut dire que le cuir de Russie véhicule avec lui un imaginaire où le fantasme se mêle à la réalité. La légende dit que le Youfte (юфть) — comme il est appelé en Russie — doit sa création à un guerrier cosaque qui, chevauchant à travers les immenses steppes russes, eu l’idée de frotter ses bottes contre l’écorce des bouleaux afin de les imperméabiliser. S’il est impossible de placer précisément l’apparition de ce cuir dans l’espace et dans le temps, les premières mentions remontent au 16ème siècle, et situent ses origines en Asie centrale.

Les fabriques de cuir de Russie sont les plus importantes de l’Empire et les meilleures de l’Europe. Il est vraisemblable que les Tartares ont été anciennement en possession de cette branche d’industrie et que c’est d’eux que les Russes ont obtenu le secret de donner à leurs cuirs cette mollesse, ce lustre, ce grain qu’on ne peut imiter nulle part

Marbault dans son Essai sur le commerce de la Russie (1777)

Le grain donc, est à deux trames croisées, formant de petits losanges irréguliers et allongés. Du fait de son tannage très spécifique, sa teinte est profonde et nuancée, d’un brun-rouge assez soutenu. Au toucher, il est rond et souple. Mais c’est son parfum qui aura valu au cuir de Russie sa grande renommée, inspirant notamment la fragrance éponyme à la maison Chanel. Puissant et suave, on y trouve entres autres des notes de Lapsang-Souchong, de goudron, et de whisky tourbé. Enfin, le Youfte possède deux propriétés pour le moins surprenantes : il repousse les insectes et résiste particulièrement bien à l’humidité et à l’eau. Ces deux caractéristiques en firent un cuir particulièrement intéressant pour la reliure et la gainerie de bibliothèques, mais aussi pour la confection de bottes de soldats, pour toutes sortes d’objets précieux, de coffrets ou d’éléments de décorations raffinés. On le retrouvait ainsi par exemple sur le harnachement de cérémonie de Charles X et la poire à poudre de Louis XIII.

Depuis toujours, les tanneries de l’empire russe veillaient jalousement sur le secret de leur cuir si précieux. Malgré les nombreuses tentatives, notamment en Suisse et en France au 18ème siècle, jamais il ne sera percé. On a bien deviné la présence d’écorces de boulot et de saule — deux variétés endémiques de Russie centrale, mais ni les ingrédients exacts ni le procédé de tannage ne furent connus dans leur intégralité. Les quelques imitations que l’on trouva en Europe, en particulier à la tannerie Teibert de Saint Germain en Laye n’en furent que de pâles copies. Le secret perdura pendant encore 140 ans, toujours détenu par une poignée de tanneurs.

Malheureusement, en 1917 l’histoire du cuir de Russie connut un terme tragique et, croyait-on, définitif. Avec la révolution bolchévique arriva la fermeture des tanneries et souvent la déportation de leurs patrons et propriétaires. Sans tanneries et sans la recette de sa fabrication, le fameux Youfte disparu bien vite de la circulation, et bientôt des mémoires.

Une quête de cinq ans

Il fallu donc attendre 1973 et la découverte des plongeurs de Ian Skelton au sud de Plymouth pour que ce cuir légendaire refasse surface. Les peaux, propriété du Prince Charles d’après la loi britannique, furent gracieusement remises aux équipes d’archéologie sous-marine de Plymouth qui purent les vendre afin de financer le renflouage de l’épave du Metta Catharina. Trente ans plus tard, toutes les peaux étaient enfin exhumées. On en retrouva ainsi chez quelques artisans, ainsi que chez G.J. Cleverley et Hermès, qui acquit une poignée de peaux pour créer un Kelly et un Sac à Dépêches. Ce secret de polichinelle finit par revenir aux oreilles d’une jeune restauratrice d’objets d’art française vivant en Angleterre du nom d’Elise Blouet. En voyant ces peaux extraordinaires, en sentant leur parfum si particulier, en touchant ce grain croisé inimitable, elle regretta que le savoir-faire qui permit leur réalisation fut perdu. Mais elle se dit aussi que cela avait assez duré, et qu’elle allait percer le secret des tanneurs russes. Sa quête commença en 2011.

Pour reconstituer la liste des ingrédients, et notamment ceux de l’huile utilisée pour nourrir le cuir et qui lui donnent son parfum, elle se plongea dans les livres anciens — souvent en cyrillique, croisa les différents témoignages et travaux de l’époque, et frappa aux portes de ceux qui auraient pu en savoir d’avantage.

Pour parvenir à son but, elle s’entoura de talents divers : J & FJ Baker, située dans le Devon en Angleterre et dernière tannerie à travailler à l’écorce de chêne et surtout a avoir conservé ses bains à la place des tambours modernes, mais aussi du dernier écorceur de France, de conservateurs de musées, d’historiens, d’un traducteur, d’un laboratoire d’analyses, et même de Jean Guichard, nez de la célèbre maison de parfum Givaudan qui lui permit de retrouver l’essence exacte de saule utilisée dans le tannage. Sous leurs yeux émerveillés, le puzzle prenait forme peu à peu : au saule venait s’ajouter l’huile empryeumatique faite d’écorce blanche de bouleau, obtenue selon une méthode très scrupuleuse, le pernanbouc, une essence du nord-est du Brésil, la noix de galle, de la farine d’avoine, de l’huile de veau marin… Les procédés de tannage, de graissage, de teinture, de corroyage (marquage mécanique du grain) eux aussi livraient leurs secret. Bientôt à la tannerie Baker commençaient les essais, avec leur lot d’échecs, mais aussi, au fil des mois, de réussites.

Exemple de cuir de Russie

Finalement, après cinq ans de travail passionné, Elise Blouet et son équipe parvinrent au résultat tant désiré et faisaient renaître le mythique cuir de Russie. Et pour valider leur réussite, il le firent comparer par le CNRS au cuir retrouvé du Metta Catharina : le résultat concorde parfaitement.

La renaissance du cuir de Russie

Aujourd’hui, la tannerie J & FJ Baker est toujours la seule, avec Elise Blouet, à connaître le secret du cuir de Russie et surtout à pouvoir le recréer. Véritable hommage au tannage traditionnel, le résultat ne laisse pas insensible : son parfum puissant, son toucher moelleux mais dense, sa teinture irrégulière rappellent avec force son origine animale, à l’encontre des cuirs d’aujourd’hui, plus aseptisés et sans véritable signature olfactive. Il nous rappelle également combien les savoir-faire de nos artisans sont précieux et pourquoi nous devons les défendre. Sans les talents conjugués de ces hommes de transmission, le cuir de Russie aurait définitivement disparu.

Pour chaque bel objet qui nous entoure et que nous chérissons, il se cache bien souvent des artisans — ou des artistes — qui sans notre soutien auraient déjà fermé boutique. Ce cuir, c’est également l’occasion de repenser notre relation au temps, que bien souvent nous voulons accélérer : celui nécessaire à la réalisation d’un produit de qualité, celui qui va embellir de sa patine les matières et les formes, celui que nous allons passer avec ces objets auxquels nous nous attachons… Le cuir de Russie est un éloge de la patience et du temps long, et pour cela ainsi que tout ce qui a été dit précédemment, il devrait être célébré.

3 réponses à “LE CUIR DE RUSSIE”

  1. Avatar Seykow dit :

    Super article ! Bientôt des bracelets JB avec ??

  2. Avatar Seb dit :

    Quelle merveille cet article ! Merci !

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