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Réflexion : Quel serait le « vrai prix » d’une montre ?

Une question récurrente et bien complexe à laquelle les réponses sont nombreuses. Une question qui déchaîne souvent les passions et qui est même devenue l’argument (fallacieux) préféré de nombreuses micro-marques prônant la transparence absolue et la commercialisation de « montres de luxe abordables ». Please stop.

Il est vrai cependant que ce que chacun d’entre nous entend par « vrai« , par « prix » et surtout par « montre » varie considérablement selon nos goûts, nos moyens, notre expérience et notre connaissance du produit et du marché. Il n’est donc pas surprenant que lorsqu’on associe ces trois notions en une seule et même question, les réponses soient non seulement variées, mais surtout très éloignées.

Comme d’habitude, nous n’auront pas aujourd’hui la prétention de faire intégralement le tour de la question, mais plutôt d’en poser des nouvelles, de donner un avis et d’apporter certains angles d’attaque afin que nous puissions tous affiner nos réflexions, construire nos prises de positions et surtout nous rendre compte de ce que nous aimons réellement et pouvons acquérir… il y a un peu de travail.

La notion de prix et de ce qui est « vrai »

D’entrée de jeu, une vaste question qui mérite ses propres éléments de définition. Nous l’avons déjà vu, il est important de ne pas confondre prix de vente et coût de revient. Cela reste d’ailleurs vrai lorsqu’on sort de l’horlogerie. Entre les deux : la marge.

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Pour essayer de faire concis sans prendre de grossiers raccourcis, il est à mon avis surtout important de bien comprendre la chose suivante : le coût de revient d’une montre ne se compose pas uniquement du coût des matériaux utilisés, ni ne se construit en additionnant les coûts de fabrication unitaires d’un mouvement, d’une carrure, d’une lunette, d’un fond de boîte, d’une couronne, d’un cadran, d’un jeu d’aiguilles et d’un bracelet. Ce serait bien trop simple.

Rolex Oyster Perpetual Date REF. 15000

Il faut ajouter à cela le coût du travail des ouvriers et dans certains cas extrêmes des maîtres horlogers qui fabriquent ces montres. Lorsqu’une seule et même personne, extrêmement qualifiée, passe un an de sa vie sur votre carillon Westminster, cela change rapidement la donne. Heureusement pour nos économies, ce cas de figure n’est pas le plus répandu.

S’ajoute également le coût de développement d’un calibre de propriété et des frais de recherches associés à la création d’une montre qui s’élèvent rapidement à plusieurs centaines de milliers d’euros. Des coûts qui devront aussi être absorbés par la vente de montres, source de revenue de l’entreprise horlogère. Rapportez ces coûts sur un million de montres et tout va plutôt bien. Faites le supporter à quelques centaines voir milliers de pièces et vous comprendrez que deux montres, même d’apparences très similaires, ne peuvent avoir le même prix.

N’oublions pas non plus, évidemment, les coûts de communication et de marketing, plus nécessaires que jamais à une marque pour ne pas se faire oublier. Vous savez, cette part de rêve qui fait qu’on ne vend plus seulement une montre, mais aussi un symbole d’appartenance à une histoire, à un univers ou un symbole de réussite auquel le client final souhaite s’associer ?

C’est en réalité ce que recherche la grande majorité des gens qui achètent « de belles montres ». 90% d’entre nous (et je suis tendre dans l’estimation) ne souhaite pas vraiment y lire l’heure et ne s’extasie ni devant un dessin réussi, ni devant des proportions équilibrées. Encore moins devant la patine homogène d’un cadran, soyons réalistes.

Universal Genève chronographe Uni-Compax

Et enfin, bien sûr parce que la politique de prix et le positionnement adoptés par les marques sont totalement libres et arbitraires. Ils sont choisis en fonction d’un public cible. Lorsque ce dernier recherche avant tout l’exclusivité d’un produit cher et voyant qui lui permettra d’être identifié sur Instagram comme un être profondément épanoui, alors les limites disparaissent.

Si nous acceptons cela, il sera dans un instant bien plus simple de prendre un peu de recul et de comprendre le prix de certaines pièces.

Qu’entendons-nous exactement par « montre » ?

Là aussi, il y a des nuances qui partent dans toutes les directions et le dictionnaire ne suffit plus. Je pense très sincèrement que ce que chacun met dans sa catégorie « montres » dépend très majoritairement de ce qui lui est familier et de ce qu’il connaît.

L’un verra, dès petit, son grand-père le faire sauter avec tendresse sur ses genoux, Nautilus 3700 au poignet. Un autre ne connaitra que les montres à quartz vendues sur un marché pour quelques euros et n’en sera pas forcément plus malheureux. Tout va bien, même s’il est évident que nous ne naissons pas tous égaux. En horlogerie non plus.

Casio G Shock DW 5600E

Nous revenons donc encore une fois au même point de départ : on construit son degré d’appréciation en fonction de ses connaissances et de ses références. Voilà qui est évidemment toujours valable une fois sorti des frontières de l’horlogerie.

Nous sommes tous différents. Nos parcours, et nos références diffèrent, nos centres d’intérêt aussi et il est donc évident qu’on ne peut pas tous avoir le même regard. Ce serait d’ailleurs bien triste et bien pauvre. La bonne nouvelle cependant est qu’aujourd’hui, si l’on souhaite s’intéresser à l’horlogerie, les accès à l’information, aux rencontres et aux discussions n’ont jamais été aussi aisés. Il est donc libre à tout un chacun, en faisant ses devoirs, de construire étape par étape sa propre définition de ce qu’il souhaite porter au poignet.

Les décalages qui blessent et qui irritent…

Je vous entends, je vais donc m’attaquer à la question des cas de figure qui fâchent : celui du décalage trop important qui intervient entre un prix de vente et un niveau de qualité perçu par celui qui aime le produit pour ses qualités intrinsèques ; ou la constatation du prix inaccessible de ce que l’on désire qui crée de la frustration. Car c’est bien dans ces conditions que la question du « vrai » prix d’une montre fâche et refait généralement surface.

Cas de figure numéro un : les années passent, les prix augmentent et vous vous rendez compte que la qualité de ce que vous connaissiez n’est non seulement plus ce qu’elle était, mais qu’en plus, pendant ce temps là, les prix ont augmenté de manière exponentielle. Triste constat. Vous aimez les montres pour leur histoire, leur esthétique, leurs proportions et leurs finitions et ne trouvez donc plus en cette production, matière à nourrir vos aspirations. Désintérêt. La marque ne résonne plus en vous comme elle le faisait, l’image se ternit.

Petite précision : l’image se ternit à vos yeux mais ça ne signifie pas pour autant que l’entreprise va mal. Bien au contraire, elle enregistre peut-être des bénéfices records. Tout le monde est content.

Cas de figure numéro deux : vous aimez et désirez profondément cette montre qui représente tout ce que vous aimez et ce que vous aspirez à être. Problème, elle coûte 40.000€, un prix que vous n’êtes pas disposé à payer malgré toutes ses qualités. Je comprends, j’ai d’ailleurs plusieurs exemples en tête. Frustration. Mais sincèrement, si vous aviez 40.000€ à mettre dans une montre sans que cela ne nuise dramatiquement à l’éducation de vos enfants ou à l’achat de cet appartement,  cela vous dérangerait-il vraiment ?

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Se pose alors une nouvelle question très personnelle : celle de se demander en toute honnêteté les raisons de cette envie. Est-ce exclusivement par admiration d’un travail horloger abouti, par amour du beau et par reconnaissance du génie de la main de l’homme ? Ou est-ce au contraire davantage par envie d’appartenance à une élite, à un groupe qui s’identifie avec ses pairs comme détenteurs de ces objets ?

Ce ne sont pas les mêmes motivations et la frustration passagère se guérira bien plus simplement dans la première configuration. Un esthète n’a en effet pas vraiment besoin de posséder pour apprécier, même s’il apprécierait parfois posséder… 

Conclusion

Malgré toutes ces nuances à prendre en compte, le « vrai prix » d’une montre est une vaste question à laquelle j’ai envie de répondre très simplement ainsi :

« Le « vrai prix » d’une montre, comme celui de toute chose, n’est jamais que celui du prix que certains sont prêts à payer et les efforts qu’ils sont prêts à concéder en vue de l’acquérir. »

 

Il dépend donc largement des revenus de chacun. Quel est donc le vrai prix du Daytona de Paul Newman ? 15,3 millions d’euros aujourd’hui, sans doute plus demain. Et le vrai prix d’une montre chinoise à la boîte en aluminium, frais de ports inclus ? 15€. Le coût de fabrication du chronographe Rolex n’est pourtant pas un million de fois supérieur.

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L’horlogerie, la haute-horlogerie en particulier est une industrie à forte valeur ajoutée où beaucoup de marques appartiennent aujourd’hui à des groupes de luxe. Et à leur décharge, leur place n’est pas non plus aisée. Pour qui produire ? Produire pour les esthètes et les connaisseurs qui consomment moins et ne renouvellent pas forcément leurs actes d’achat, et peut-être se mettre en difficulté ?

Ou au contraire vendre plus et plus cher en produisant pour ceux qui consomment, se sentent exister lorsqu’ils dépensent et reconnus lorsqu’on identifie en un clin d’oeil les sommes folles dépensées dans des accoutrements qu’ils remplaceront avant la tombée de la nuit?

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Un choix cornélien qui éloigne facilement rentabilité économique et voix du coeur, survie d’une entreprise et amour de l’art. Bien sûr, entre ces deux extrêmes, il y a des options.

Tout ça pour dire qu’en définitive,  ce n’est vraiment pas si simple. What did you expect?

Evidemment, pour les vrais amateurs d’horlogerie, d’histoires et de designs iconiques, grand nombre de très belles pièces sont aujourd’hui devenues inaccessibles, du côté du neuf comme de l’ancien. C’est la vie, il est temps de s’en remettre. De toute manière il n’y a jamais eu de luxe abordable, simplement parfois les avantages d’une époque sur une autre.

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La vraie bonne nouvelle est que notre époque a évidemment aussi ses opportunités ! De nombreuses pièces méritent toujours d’être (re)découvertes et d’autres attendent d’être créées. Alors qu’attendons-nous exactement ? Il suffit de retourner faire ses devoirs au lieu de se plaindre, ou mieux encore de prendre le taureau par les cornes et dessiner de toute pièce celle qui deviendra peut-être la nouvelle icône du demi-siècle prochain.

Qu’en pensez-vous ? Je ne sais pas vous, mais c’est un programme qui me paraît tout de même très réjouissant…

14 réponses à “Réflexion : Quel serait le « vrai prix » d’une montre ?”

  1. Lohill dit :

    Wow alors là vraiment, bravo. Un articule d’une qualité rare, avec argument / contre argument. Vraiment je suis bluffé. On commence avec une problématique intéressante et on termine avec des réponses qui enfoncent des portes ouvertes.

    • Jérôme dit :

      Et pourtant, il semble que nous sommes encore nombreux à nous poser les mauvaises questions. Cette ouverture me paraît donc toujours appropriée. Si tout cela vous paraît d’une évidence déconcertante, alors vous avez déjà un certain recul et je vous en félicite. Bonne journée, J.

  2. Anonyme dit :

    Bien vu, bien dit!
    Si la Daytona Paul Newman est aussi beaucoup une affaire de spéculation, comme cela existe avec l’art contemporain ou l’automobile de collection désormais, les montres sont bien des produits fabriqués par des marques qui fixent légitimement, eux même, leurs prix. Ils sont quand même bien au courant de qui sont leurs clients et de leurs attentes.
    Il n’y a pas de frustration ou de jalousie à avoir à voir d’autres que soi pouvoir se payer des choses que l’on ne peut pas se payer. Cette époque qui fait des gens frustrés de ne pas pouvoir obtenir ce qu’ils voient sur Instagram ou ailleurs est assez pathétique. Il y a mieux que de s’énerver par ce que certains consomment des choses que d’autres ne peuvent consommer. Il y a tout un tas de marques de montres et elles proposent tout un tas de produits pour tout un tas de budgets. Je crois qu’il y a de quoi faire. Il faut savoir apprécier ce que l’on peut s’offrir et ne pas déprécier ce que l’on ne peut pas se payer. Toute une population crève de faim au Venezuela, c’est quand même un sujet plus sérieux que de ne pas pouvoir se payer le dernier Iphone ou la Rolex dans la vitrine d’un magasin.
    La valeur des choses est celle que l’on veut bien lui donner. Alors, donnons de la valeur à ce que l’on a ou à ce que l’on veut bien faire l’effort de se payer en se faisant plaisir et tout ira mieux. Et à mon sens, calculer la valeur des choses est une mauvaise idée. La part de rêve est fondamentale même s’il faut essayer de la fixer aussi ailleurs que dans les montres qui restent des biens de consommation
    Thomas

  3. Maxime dit :

    Un très bel article qui permet de remettre les pendules à l’heure concernant les prix pratiqués dans l’industrie horlogère. vous développez la question avec beaucoup de recul et il est en effet très important d’indiquer que le prix d’une montre ne se résume pas au coût des matières premières.

    Maintenant il faut en effet redescendre sur terre, oui tout le monde ne peut pas se payer une Nautilus ou une Richard Mille, oui tout le monde ne peut pas rouler en voiture de luxe. Des exemples comme ceux-ci se trouvent à la pelle. Maintenant comme dans tout domaine, il faut savoir se documenter pour affiner ses goûts et non pas acheter en fonction des autres et surtout réfléchir en fonction de ses moyens. On peut trouver de la qualité à des prix tout à fait raisonnables.
    Personnellement je possède une modeste collection et aucune de mes montres ne dépasse le palier des 1000€, je suis pourtant pleinement satisfait même si je ne me cache pas de lorgner sur des modèles plus onéreux.

    Maxime

  4. Ludovic dit :

    Salut Les Rhabilleurs,
    Un sujet complexe, que vous appréhendez très bien!

    Il faut aussi alors faire la différence entre le produit de luxe (on vend du rêve) et le produit dit prenium ou tout est justifié par des éléments objectivés (matières et savoir-faire, ce qui est complexe à justifier/aborder dans le luxe puisque cela démystifierait la part de rêve, les justifications n’exitente pas toujours non plus d’ailleurs). L’horlogerie est majoritairement un secteur du luxe.

    Personne n’a les mêmes attentes, nous, passionnés, ne représentons que quelques pour-cent des ventes horlogères mondiales. La segmentation des prix est liée au marketing et au positionnement des marques. Une Rolex a 1500 euros deviendrait trop abordable, une partie des consommateurs s’en détourneraient assurément. Tissot n’aborde pas la maîtrise des coûts par rapport à Jaeger quand ils sortent une grande complication a seulement quelques pièces. Il y a toujours pas mal de paramètres à prendre en compte et en effet il faut avoir fait ses devoirs pour le comprendre.

    Pour une partie des marques, on peut aussi se poser la question (partiellement seulement et pour divers raisons comme l’image, le design, etc), si le vrai prix n’est pas celui du marché gris?

    Après nous observons, ce que certains marques semble en offrir plus pour leur prix, en se moment (pour moi) se démarque Tudor, Grand Seiko, Zénith, et quelques autres. Mais je parle comme un passionné qui ne parle que de ce qui le passionne… Certains marques vendent très chère des montres qui emboîtent des mouvements peu passionnants, pour exemple idéal la Tag Heuer Monaco (tient d’ailleurs vous ne l’avez jamais essayé, hors la « vrai » vintage, et comme vous ne proposez des articles que sur ce qui vous plait…), qui offre un mouvement « indigne » de cette icône. Malgré tout c’est leur meilleur vente, c’est donc eux qui ont raison et moi qui ait tord…

    Le vrai prix d’une montre réside donc dans les yeux (et les portefeuilles) de ceux qui les achètent…

    Bonne journée,
    Ludovic

  5. Paul dit :

    Salut Les Rhabilleurs ,

    Article très intéressant, merci .
    Je me considère comme un passionné et fais mes remarques dans ce sens là .

    Dans 9 marques sur 10 , (sûrement plus ) les prix sur le marché gris sont de 25 à 50 % plus bas . C’est quand même un sacré problème !
    Plus personne aujourd’hui ne fait un achat sur les simples conseils d’un vendeur , on se documente , on lit des review , des forums et on cherche un prix … Et là c’est le drame pour le néophyte .
    Il se dit qu’il se fait assommer en boutique , le même vendeur fait grise mine quand on lui dit que le même modèle dans le même état se trouve pour 3k€ de moins et personne n’est satisfait.
    Je vais prendre comme exemple votre revue sur la Laureato en 38 mm ( top d’ailleurs ) , quelle superbe montre , superbe finition, mais prix complètement à côté de la plaque , sauf sur le gris !

    Je pense que beaucoup de marques ont suivi les augmentations de prix de Rolex , le maître étalon, en se disant qu’eux-mêmes sortaient un travail aussi bien fini , mais n’est Rolex qui veut et le vrai prix , selon moi , qui résulte de l’offre et la demande est le gris .

    Ces mêmes marques devraient en tenir en compte et tout le monde s’en porterait mieux .

    Bonne journée,

    Paul

  6. Emeric dit :

    Génial ! Ce n’est vraiment pas facile d’aborder ce sujet de connaisseurs avec impartialité, sans risquer de se faire d’ennemis au bout de deux lignes. Vous exposez le sujet humblement avec beaucoup de légèreté, comme peu en sont capables dans cette industrie.

  7. mazurier jacques dit :

    Bonjour,
    Le choix d’une montre reflète des critères personnels suivant ses goûts et c’est délicat de les réunir tous dans un seul et même modèle.C’est un peu la quadrature du cercle.
    En ce moment , je suis un homme heureux, car je porte au poignet une Seiko Présage avec un cadran bleu émaillé magnifique qui capte la lumière changeante de la journée.
    Bonne journée

  8. Jean-Marc dit :

    Au risque de passer pour l’aigri de service, j’ai un peu l’impression que l’article juxtapose les circonlocutions pour en arriver à énoncer la loi de l’offre et de la demande en mode « développement personnel ». C’est dommage car on peut sentir en filigrane que l’auteur connaît les véritables problématiques du marché mais n’ose pas en arriver aux conclusions qui s’imposent et auxquelles il s’est sans doute rendu pour lui-même.

    Que les marques de luxe ne soient pas des entreprises philanthropiques – quelles que puissent être par ailleurs les affirmations de certaines « fondations » – cela paraît évident. Que la « valeur » soit sans conteste le fruit d’une appréciation subjective me semble déjà plus discutable. Sur ce point, je trouve les remarques de Paul sur le marché gris en commentaire très pertinentes.

    Le nombre de fois que la « culbute » est faite pour reprendre un terme de la production vinicole tarifée en restauration – c’est-à-dire, grosso modo, le nombre de fois qu’est multiplié le coût total de production pour en arriver au prix de vente – ne me semble pas anodin. Vous évoquez le problème mais ne faites pas jusqu’au bout la corrélation avec le taux horaire de travail nécessaire à l’achat.

    Je m’explique. Imaginons que votre papa, médecin généraliste en province, s’était acheté une Rolex Submariner, avec ses premiers émoluments. Vous-même avez poursuivi des études de médecine, avec de surcroît une spécialité, en cardiologie par exemple. Mais lorsqu’il s’agit d’acheter une Submariner en début de carrière, vous constatez que cela est devenu impossible. Votre pouvoir d’achat est donc dans l’absolu inférieur à celui de votre père alors que votre niveau de qualification, lui, est supérieur.

    Bien sûr, il ne s’agit pas d’un drame humain, mais ce genre d’expérience renvoie bien au déclassement d’une certaine frange de la population qui devine que le rapport du temps de travail hautement spécialisé requis pour s’offrir l’objet au regard du temps nécessaire pour le produire est devenu vertigineux (même en prenant en compte l’amortissement de la R&D). Le petit détail cocasse, c’est que le papa généraliste faisait de la plongée alors que, semble-t-il plus de 90 % des Submariner vendues aujourd’hui ne voient l’eau que dans la salle de bain (mais la virtualisation de l’existence est un autre débat). Et nous pouvons convenir que ce modèle (114060 ou 116610) ne constitue pas le summum du luxe. Simplement avec une demande à l’échelle mondiale, il y a toujours quelqu’un, quelque part, qui peut et souhaite payer le prix demandé… et que cela se sache…

    C’est bien ce client-là qui « achète un prix » et pas une montre et non celui qui demande une remise au revendeur… pour reprendre une formule de revendeur…

    De manière générale, et vous effleurez le problème dans votre article, les objets de qualité des marques historiques sont devenus des objets de luxe (alors que la réciproque n’est pas toujours vraie) en voyant leur prix multiplié par des nombres à deux chiffres (c’est aussi valable dans l’habillement). Ce phénomène conduit aussi à « payer trop cher » pour des articles beaucoup moins coûteux mais sans « valeur ». Comme les montres ne représentent plus aucune nécessité pratique (un Iphone sera toujours plus précis qu’une Rolex contemporaine comme une montre à quartz l’était déjà face à une automatique dans les années 1970 d’où la première crise systémique du secteur), il est évident que les marques communiquent beaucoup sur l’image (et répercutent les coûts sur les prix de vente). La plupart des « petites marques » qui se plaisent à parler de « made in France » jouent aussi sur les mots et produisent à bas coûts avec du matériel importé. Et ainsi, c’est tout le secteur de l’horlogerie qui est gangréné par les spéculateurs qui trouvent là un moyen de démultiplier les marges bénéficiaires à peu de frais. Même Seiko est en train de changer de braquet suivant cette logique économique et revoie les prix à la hausse.

    Et il me semble que les difficultés que rencontrent certains grands salons horlogers ne sont pas sans apparaître comme les possibles signes annonciateurs de l’éclatement d’une bulle spéculative. Bien sûr les tenants du marché s’en remettront parce que leur image, encore et toujours, est suffisamment forte.

    Tout cela pour dire que l’acheteur averti ne doit pas, à mon sens, être béat en considérant que « c’est le jeu ». Il est d’ailleurs symptomatique que lorsque vous faites à un vendeur de montres une démonstration du type de celle des médecins de père en fils, il vous dira souvent condescendant que c’est bien triste mais que c’est la loi du marché, mais que lorsque vous évoquez avec lui votre possible achat au gris, il n’y a plus de « loi du marché » qui tienne et il perd assez rapidement son sang-froid. Il est logique que chacun fasse sa marge. Mais dans certaines grandes villes, la richesse perceptible de certains revendeurs de montres (qui n’offrent comme service après-vente que de mettre la montre dans le carton qui part au service SAV de la marque) a augmenté de façon exponentielle alors que celle de mon médecin s’est effondrée. Vous connaissez comme moi les marges des revendeurs des grandes marques suisses. Nous pouvons convenir qu’elles ont de quoi choquer l’acheteur potentiel…

    Que faire? Et bien chercher, lorsque cela est possible, non pas à s’acheter la montre qui convient à votre budget (c’est toujours trop cher dans l’absolu), mais à « faire ses devoirs » afin d’investir dans une marque dont la politique est de « jouer le jeu » du rapport qualité/prix le plus profitable pour vous et non pour elle, ou bien parvenir à acheter la montre qui vous plaît au prix qui vous paraît justifié (car cela aussi fait partie du plaisir). En tous les cas, considérant les montants en jeu, je vous déconseille les fameux achats « à l’émotion » que conseillent -comme par hasard- beaucoup de vendeurs. Il s’agit d’un investissement d’importance dont une part doit nécessairement être raisonnée. Relisez James Bond, Fleming conseille d’acquérir les meilleurs bien possibles – ceux qui décotent le moins – au meilleur coût possible. Et peut-être alors qu’il faudra se détourner de certains modèles emblématiques sur lesquels il est impossible de négocier… parce qu’ils constituent des « status symbol » avant d’être des montres, comme la Submariner.

    Finalement, nous disons un peu la même chose, mais je ne peux qu’enjoindre les futurs acheteurs à se montrer pugnaces et pour se faire à s’informer le plus possible.

    Bien à vous

    Jean-Marc

  9. Schneider dit :

    Bonjour,
    J’ai acheté une Montre Tudor automatique en acier et j’en suis très content. Achetée neuve en 1991 chez prieur à Nantes, je suis toute fois maintenant obligé de la remonter tous les matins du fait que je ne bouge plus beaucoup.Je suis retraité et je pense m’acheter une Rolex, mais à ce prix là, ce serait dommage de devoir la remonter tout les matins.
    Pouvez-vous me conseiller car j’oublie de plus en plus de remonter ma petite Tudor.

  10. Gilles dit :

    Bonjour et merci beaucoup pour cet article ! J’ai récemment pris le virus des montres, mais je m’interroge parfois sur le sens du prix de l’objet – Merci beaucoup à Jean-Marc pour son commentaire qui m’éclaire grandement – J’aurai une petite question pour rebondir sur le sujet. Je prends un exemple : j’aime beaucoup la 62mas de Seiko, vieille montre de plongée largement imitée à l’époque, et récemment rééditée par la marque mais en série limitée donc hors de mon budget. Je suis alors tombé sur des imitations de provenance asiatique qui semblent honnêtes puisque portant un nom différent (San martin), et présentant des caractéristiques somme-toutes convenables, boitier inox, étanche à 200m, mouvement Seiko robuste bien que d’entrée de gamme, verre saphir, Superluminova, niveau de finition très correct, le tout pour… 200€. Parallèlementt, certaines jeunes marques françaises sortent des modèles extrêmement intéressants (qui me plaisent disons), qui emboitent un mouvement miyota ou Seiko, et des composants importés, peut-être bien des mêmes ateliers d’extrême Orient que ma copie de 62 mas, le tout pour… 800-1000€. J’entends tout à fait que le travail de design, de réflexion et de recherche n’est évidement pas comparable, travail remarquable au demeurant, mais pour des performances et une sélection de matériaux équivalente (et donc de coût de production) peut-on considérer que la différence de prix soit justifiée ? Plus sérieusement, je suis très fan de la nouvelle Oris 65 avec index ronds sans chiffre, mais comment justifier son prix qui semble si élevé ? Je mettrait volontiers la somme demandée dans la speedmaster donc les caractéristiques ont sauvé les 3 astronautes d’Apollo 13, ou mettre la somme convenue dans une Rolex dont chaque élément est une œuvre en soi et dont la nuance d’acier même est élaborée par le fabriquant, mais m’offrir une montre à 2k€ élaborée d’une facon similaire à d’autres modèles certes moins mythiques (quoi que) mais 2 à 3 fois moins onéreux, je suis un peu embêté.. Où donc, ou bien comment, situer l’honnêteté du prix d’une montre ?
    Bien à vous,
    Gilles

  11. candide dit :

    Si vous fabriquiez vous même des montres, vous sauriez qu’en dehors des pièces en métal précieux, le prix maximum (en comptabilisant tous les critères énoncés) ne dépasse que très rarement 1500 euros pour les montres standard de grande marque, ors les prix de vente sont rarement inférieur à 4000 euros !
    Le prix du luxe est surtout celui du profit !

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