Parmi tous les designers horlogers, Gérald Genta est sans aucun doute le plus connu de l’horlogerie moderne. La seule mention de son nom devient autant une marque de reconnaissance qu’un argument commercial. À tel point que certaines montres revendiquent un peu rapidement son coup de crayon, dans le seul but de booster leurs ventes. Alors pour essayer de faire le tri et d’y voir plus clair, voici une liste-non exhaustive, bien entendu, des montres réellement dessinées par Gérald Genta, avec en prime quelques pépites méconnues.
1954 – Universal Genève Polerouter : le premier coup de génie
À seulement 23 ans, Genta signe sa première œuvre d’envergure : l’Universal Genève Polerouter. Commandée pour célébrer les vols polaires de la compagnie SAS reliant Copenhague à Los Angeles via le pôle Nord, la montre devait résister aux forts champs magnétiques rencontrés lors du trajet. Son boîtier de 34,5 mm, son cadran sectorisé noir et blanc à réticule (crosshair) et sa minuterie en relief « coin edge » privilégient la lisibilité. Discrète mais techniquement pertinente, la Polerouter incarne déjà l’ADN Genta : fonctionnalité, pureté des lignes et identité forte. Aujourd’hui, elle demeure une pièce culte du marché vintage
1964 – Omega Constellation C-Shape : la modernité architecturale
Chargé de moderniser la collection phare d’Omega, Genta transforme l’Omega Constellation en icône des années 60 avec son design « C-shape ». Son boîtier aux flancs continus dessine la lettre C, apportant une cohérence visuelle nouvelle. Les références 168.017 et 168.019 deviennent emblématiques. Le design se fait plus sculptural, plus contemporain, sans renier la vocation chronométrique du modèle. C’est à partir de cette période que Genta acquiert sa réputation de « star designer ».
1966 – Universal Genève Shadow : la finesse extrême
Avec la collection Universal Genève Shadow, Genta explore un autre registre : l’ultra-plat. Grâce à leur calibre micro-rotor, ces montres figurent parmi les automatiques les plus fines de leur époque. White Shadow en acier, Gilt Shadow plaquée or, Golden Shadow en or massif : la ligne propose une élégance moderne, épurée, presque minimaliste. Elles illustrent la capacité de Genta à concevoir des montres habillées tout en restant avant-gardiste.
1970 – Fred Pépite : l’alliance avec la joaillerie moderne
Gérald Genta et Fred Samuel (le fondateur de la marque de joaillerie Fred) entretenaient des relations tant professionnelles qu’amicales. Ainsi, durant toutes les années 70, le designer suisse met son crayon au service du joaillier français. Fruit de leur collaboration, la Fred Pépite se caractérise par ses motifs géométriques hexagonaux évoquant la forme de pépites d’or, tout en alternant métal précieux et pavages de diamants. Fabriquée en 1970, elle est exposée au Cincinnati Art Museum en 2021 dans le cadre de l’exposition Simply Brilliant : Artist-Jewelers of the 1960s and 1970s. Pensée avant tout comme un bijou, la Pépite affirme une féminité chaleureuse et expressive.
1972 – Audemars Piguet Royal Oak : la révolution de l’acier
En 1972, tout bascule. L’Audemars Piguet Royal Oak naît d’un croquis dessiné en une nuit. Inspirée d’un casque de plongée, sa lunette octogonale maintenue par huit vis apparentes devient immédiatement reconnaissable. Son bracelet intégré, d’une complexité inédite, redéfinit les standards de finition. Vendue plus cher que certaines montres en or, cette montre en acier choque. Mais elle crée un nouveau segment : celui de la montre sportive de luxe. Le fameux « sport-chic ». Avec la Royal Oak, Genta change à jamais la perception de l’acier.
1976 – Patek Philippe Nautilus : l’élégance nautique
Quatre ans plus tard, Genta dessine la Nautilus pour Patek Philippe. Inspirée des hublots de paquebots transatlantiques, son boîtier octogonal adouci, doté « d’oreilles » latérales, offre une interprétation plus fluide que la Royal Oak. Le cadran à stries horizontales renforce son identité maritime. Présentée en version « Jumbo » de 42mm, la Nautilus ne rencontre pas immédiatement le succès. Mais elle deviendra, quelques décennies plus tard, l’une des montres les plus convoitées au monde.
1976 – IWC Ingenieur SL : l’ingénierie sportive
La IWC Ingenieur SL est la variation signée Genta d’un modèle technique déjà existant. Boîtier coussin de 42 mm, lunette à cinq vis apparentes, bracelet intégré : le langage stylistique est clair. Pensée pour résister aux champs magnétiques, elle combine fonctionnalité et élégance industrielle. Moins populaire commercialement, elle est aujourd’hui très prisée des connaisseurs.
1977 – Bulgari Bulgari : le logo comme signature
Avec la Bulgari Bulgari, Genta adopte une approche radicalement différente. Inspirée des monnaies romaines antiques, la lunette gravée « BVLGARI BVLGARI » devient l’élément central du design. Jamais une marque n’avait affiché son nom avec autant d’assurance sur une montre. Minimaliste et architecturale, elle installe Bulgari dans le paysage horloger international.
1979 : Credor Locomotive : L’élégance intégrée à la japonaise
Avec la Credor Locomotive, Genta exporte son concept de montre sportive intégrée au Japon. Inspirée de l’univers ferroviaire, elle combine rigueur industrielle et subtilité esthétique. Si certains codes rappellent la Royal Oak, la Locomotive affirme une personnalité propre : couronne à 4 heures, maillons spécifiques, intégration fluide et mouvement quartz manufacture. Même si elle souffre d’un manque de reconnaissance -du moins en Europe-, la Locomotive symbolise la rencontre entre design suisse et excellence technologique japonaise, confirmant l’influence mondiale du Maestro.
1982 : Omega Seamaster Polaris : La vision futuriste des années 80
Autre pépite méconnue, la Seamaster Polaris illustre la capacité de Gérald Genta à sortir de son propre registre. Moins nautique, moins radicalement octogonale que ses créations les plus célèbres, elle adopte un langage plus graphique et expérimental. Son bracelet intégré, ses motifs en X sur la lunette et son mélange de matériaux (acier, or, titane) en font une montre profondément ancrée dans l’esthétique des années 80. Souvent sous-estimée en raison de ses mouvements quartz, elle témoigne pourtant de l’ouverture stylistique et stratégique de Genta à une époque charnière pour l’horlogerie suisse.
1984 – Genta Gefica Safari : le bronze avant l’heure
Aussi étrange que cela puisse paraître, la Gérald Genta Gefica Safari est conçue pour des chasseurs de safari. Son innovation majeure : un boîtier en bronze, choisi pour éviter les reflets au soleil. Elle intègre également phases de lune et boussole. Longtemps moquée pour son matériau, elle est aujourd’hui considérée comme visionnaire.
Années 80 : Les montres Disney : la haute horlogerie ludique
Dans les années 80, Genta obtient une licence officielle pour créer la collection Gérald Genta Disney. Heures sautantes, minutes rétrogrades, complications sophistiquées… avec Mickey ou Donald servant d’aiguille. Ces montres en or ou acier, parfois serties, prouvent qu’humour et haute horlogerie peuvent cohabiter.
1985 – Cartier Pasha : le rond sportif
La refonte de la Cartier Pasha marque une étape importante. Genta conserve les attaches Vendôme et le cabochon saphir bleu, mais impose un boîtier rond plus sportif. Il ouvre ainsi une nouvelle ère chez Cartier, dominée jusque-là par les formes carrées et rectangulaires.
1991 – Genta Octogonale : la complexité signature
La Gérald Genta Octogonale affirme l’identité propre de sa marque. Boîtier octogonal, cadran squelette, répétition minutes, calendrier perpétuel, phases de lune : l’Octogonale conjugue architecture forte et haute complication.
1995 – Grande Sonnerie : l’apogée technique
Avec la Gérald Genta Grande Sonnerie, Genta atteint un sommet. Plus de 1 000 composants, répétition minutes, sonnerie Westminster à quatre marteaux, calendrier perpétuel, double réserve de marche. Produite à environ 25 exemplaires, elle fut l’une des montres les plus complexes jamais réalisées.
2000 : Gerald Charles Maestro : L’ultime signature personnelle
La Maestro représente la maturité créative de Gérald Genta. Fondée sous sa propre marque, elle synthétise son vocabulaire stylistique : lunette octogonale adoucie, boîtier intégré, grande finesse et équilibre graphique du cadran. Moins provocante que la Royal Oak, moins iconique que la Nautilus, elle est pourtant l’une des plus personnelles. Elle incarne un retour à l’essentiel : un design immédiatement identifiable, maîtrisé et intemporel.
L’héritage Genta
Gérald Genta n’a pas seulement dessiné des montres. Il a inventé la montre sportive de luxe en acier, popularisé le bracelet intégré, imposé la géométrie octogonale, prouvé que l’ultra-complication pouvait coexister avec le design radical, et même amené une touche d’humour dans la haute horlogerie ! Son influence traverse encore les collections contemporaines et chaque montre sportive en acier à bracelet intégré porte, d’une manière ou d’une autre, l’ombre de son crayon.
