Quelles soient commanditaires, inspiratrices ou heureuses propriétaires, certaines femmes ont marqué l’histoire horlogère en étant irrémédiablement associées à un modèle. Femmes de pouvoir, pionnières et même personnages de fiction, elles confèrent une aura particulière à ces montres mythiques.
La reine Marie-Antoinette suscite toujours la plus grande fascination, que ce soit en France ou dans le reste du monde. Chaque objet lui étant associé acquiert une dimension singulière. La preuve avec la montre signée Breguet. Ou plutôt les montres. La première est commandée en 1783 par un admirateur anonyme, (un membre de sa garde, selon la tradition). Il demande à Abraham-Louis Breguet de concentrer, dans une seule pièce, la quintessence du savoir-faire horloger de l’époque. Hélas, du fait de la complexité de l’entreprise et des aléas de l’Histoire, la montre, dite « n°160 », ne sera terminée qu’en 1827, soit 34 ans après l’exécution de la reine et même quatre ans après la mort d’A.-L. Breguet lui-même.
Son inspiratrice ayant disparu, la montre aurait été vendue à un certain marquis de La Groye qui la ramène pour rhabillage en 1838. Sauf qu’Emmanuel Breguet, gardien de la mémoire de la maison, note que ledit marquis serait mort en 1837. Les choses sont plus claires à partir de 1887 : la montre traverse la Manche et connaît plusieurs propriétaires avant d’intégrer la collection de Sir David Salomons, grand collectionneur de montres Breguet. À sa mort, sa fille Vera hérite de la collection, qu’elle décide d’exposer au L. A. Meyer Memorial Museum of Islamic Art, qu’elle a fondé.
Malheureusement en 1983, l’institution est pillée et la montre disparaît. Elle ne sera retrouvée qu’en 2007. Entretemps, Nicolas G. Hayek, dont le Swatch Group a racheté Breguet en 1999, lance un défi aux équipes de la maison : recréer la n°160. La nouvelle montre, baptisée Grande Complication n°1160, est présentée au monde à la foire de Bâle en 2008, dans un écrin fabriqué à partir du plus vieux chêne de Versailles, abattu en 2005, dont une partie avait été offerte à N. Hayek en échange de sa contribution à la restauration du Petit Trianon.
Retournons auprès d’A.-L. Breguet : après avoir trouvé refuge en Suisse lors des premiers temps de la Révolution, l’horloger revient à Paris mais sa clientèle a été décimée. Heureusement, il gagne vite les faveurs d’une famille corse en pleine ascension : les Bonaparte. Parmi ses clients, Napoléon lui-même, son frère Jérôme et, surtout, sa sœur cadette, Caroline, épouse Murat, qui deviendra reine de Naples.
En 1810, elle passe commande de ce qui pourrait être la première montre bracelet. La n°2639 a une particularité plutôt étonnante, vue du XXIe siècle : son « brasselet » est composé de cheveux. La pratique est en effet courante au XVIIIe et XIXe siècles : il s’agissait de porter, toujours sur soi, une infime part de l’être aimé. L’histoire ne dit pas de quelle tête ces cheveux étaient issus. Après la chute de l’Empire, la montre revient à l’une des filles du couple Murat. Aujourd’hui, elle serait à l’abris des regards dans une collection privée. Nous n’en saurons pas plus… Néanmoins, le souvenir de cette pièce historique, et de sa commanditaire, persiste à travers la collection Reine de Naples, qui reprend la forme oblongue de la montre originale.
Autre reine, autre destin : Élisabeth II du Royaume-Uni aura eu, pendant ses 70 ans de règne, le privilège de disposer de l’une des plus belles collections de bijoux au monde. La ponctualité étant la politesse des rois, Sa Majesté arborait régulièrement une montre à son poignet. La plus illustre est peut-être la Jaeger-Lecoultre offerte par le président français Vincent Auriol, que la toute jeune reine choisit pour l’accompagner le jour de son couronnement. Un modèle tout en finesse et en diamants, abritant le minuscule calibre 101. Autre montre précieuse : la Vacheron Constantin 4481, offerte par le Conseil Fédéral suisse à la princesse Élisabeth à l’occasion de son mariage avec Philip Mountbatten, en 1947. La manufacture genevoise est de nouveau choisie par le gouvernement suisse en 1953 : la montre, réf. 4482, est offerte à la nouvelle souveraine au nom du peuple helvétique.
La reine a également manifesté un certain attachement à la marque Patek Philippe : les plus romantiques y verront un clin d’œil à son époux, le prince Philip. La forme si particulière de la Golden Ellipse a visiblement séduit Sa Majesté. En témoigne le modèle en or blanc, référence 3609, qu’elle arbore très régulièrement, y compris sur l’un de ses portraits officiels. Un autre de ces modèles, référence 4975/1G, a été spécialement conçu pour elle : la boîte est entièrement ornée de diamants et le bracelet est composé de cinq rangs de perles blanches, avec quatre pampilles de perles rattachées à chaque corne. Sans doute la pièce la plus fastueuse de la collection royale.
Lady Diana Spencer se verra offrir la Vacheron Constantin 4481 pour son mariage avec le prince Charles. Bien qu’elle l’eût portée lors de grandes occasions, elle ne l’adopta jamais vraiment. Il semblerait que les choix horlogers de celle qui fut princesse de Galles aient été le reflet de son histoire personnelle. Alors que le couple princier bat de l’aile, elle adopte les modèles Tank de la marque Cartier (Louis Cartier et Tank Française), comme pour marquer une distance avec sa belle-famille.
À l’inverse, la Patek Philippe Calatrava 3618 en or, que le prince Charles lui avait offerte pour son anniversaire, s’efface. La princesse avait pourtant marqué les esprits en la portant avec la propre montre de son époux (réf. 3445 « Disco Volante ») lorsque celui-ci s’adonnait à la pratique du polo. Un geste tout à la fois romantique, audacieux et élégant, à l’image de la défunte Lady Di.
De l’autre côté de l’Atlantique, les très républicains États-Unis ont leur propre « famille royale ». Il ne s’agit pas des Kardashian, mais bien des Kennedy. Avec son charme magnétique et son goût très sûr, Jacqueline, née Bouvier, brilla aux côtés de son époux, le sémillant John F. Kennedy. Véritable icône de mode, ses dépenses somptuaires servaient, dit-on, à compenser les fréquentes incartades de ses deux maris successifs. Ainsi, J. F. K. et Aristote Onassis voyaient arriver, sur leur bureau, des factures provenant des plus grandes maisons de luxe. Il semblerait pourtant qu’elle se soit elle-même offert, en 1967, une Piaget dite « ovale traditionnelle » avec cadran en pierre ornementale, dans la plus pure tradition Piaget. L’ancienne First Lady choisit un modèle en jade rehaussé de diamants et de tourmalines vertes. La pièce, qui fait désormais partie de la collection patrimoniale de la maison, apparaît dans le biopic Jackie, sorti en 2017. À cette occasion, Piaget a même proposé une réédition en cornaline rouge, assortie à l’affiche du film.
Il n’est pas nécessaire d’appartenir au grand monde pour marquer l’histoire horlogère. Amelia Earhart est la première femme à avoir traversé l’Atlantique. Lors de son exploit, elle porte un chronographe monopoussoir signé Longines, maison intimement liée à l’aviation. Elle l’offre à Harry Gordon Selfridge Jr, propriétaire du grand magasin londonien. En échange, ce dernier lui donne un chronographe de chez Patek Philippe : une commande spéciale initialement destinée à Sir Henry Segrave, pilote britannique, décédé lors d’une tentative de record de vitesse sur l’eau en 1930. Le chronographe Longines appartient désormais aux Ninety-Nines, association de femmes pilotes créée en 1929 dont A. Earhart fut la première présidente. En 2010, l’astronaute Shannon Walker, membre de l’association, part pour l’ISS avec ladite montre. Un voyage dans l’espace qui aurait sans doute plu à son illustre consœur. Le chronographe Patek Philippe a, quant à lui, été vendu aux enchères en 2024 à Monaco pour près de 1,8 millions d’euros.
Autre femme de courage et de caractère : Mercedes Gleitze est la première britannique à traverser la Manche à la nage, le 7 octobre 1927. Une réussite pourtant remise en cause par une rivale. Piquée au vif, la nageuse accepte de relever de nouveau le défi. Elle sera accompagnée d’un aréopage de journalistes et de curieux… et d’une montre. Un certain Hans Wilsdorf voit, en effet, dans cette traversée l’occasion idéale de prouver l’étanchéité de sa nouvelle montre baptisée « Oyster ». Après plus de 10 heures d’efforts dans les eaux froides de la Manche, M. Gleitze, épuisée, abandonne.
Mais elle constate que la montre, elle, n’a pas flanché. Son « témoignage » sera repris dans la presse. La nageuse et la montre entrent conjointement dans l’histoire et H. Wilsdorf pose les bases de la stratégie de communication de Rolex : prouver, grâce aux exploits d’aventuriers et de sportifs, les performances de la montre. Une philosophie qui se retrouve dans la devise actuelle de la marque : a crown for every achievement (une couronne pour chaque accomplissement).
Rolex s’associe également au monde du cinéma, notamment aux premiers films de la saga James Bond. Dans Goldfinger (1964), le Commander, incarné par le mythique Sean Connery, affronte un milliardaire excentrique bien résolu à s’emparer de la plus grande réserve d’or du monde, conservée sous bonne garde à Fort Knox. Pour se faire, il s’associe à une ancienne trapéziste reconvertie en pilote d’avion, répondant au doux nom de Pussy Galore [ndlr : nous ne traduirons pas]. En aviatrice avertie, Miss Galore porte une GMT-Master 6542 première du nom, avec sa lunette en bakélite bleue et rouge qui, on l’a oublié, n’est pas un hommage à un célèbre soda mais à une ancienne compagnie aérienne, la Pan Am. Les admirateurs de Rolex ayant une certaine propension à affubler les montres de sobriquets, une « Pussy Galore » est donc une « Pepsi » vintage.
Enfin, il n’est pas nécessaire d’être célèbre ou d’avoir réalisé un exploit pour passer à la postérité horlogère. Parfois, avoir le sens du style suffit. Dans les années 60, Nina Rindt, née Lincoln, mannequin d’origine finlandaise, accompagne son mari, le pilote Jochen Rindt, sur les plus grands circuits automobiles. Elle-même fille de pilote, elle a pris l’habitude de mesurer les performances de son époux grâce à un chronographe Universal Genève Compax ref. 885.103/2, reconnaissable grâce à ses trois sous-cadrans noirs positionnés en V sur un cadran blanc et ses imposantes aiguilles trapézoïdales. Le charme Swinging Sixties de la jeune femme, associé à cette montre dont la « masculinité » est encore renforcée par l’emploi d’un bracelet bound en cuir, laisse sans voix. Malheureusement, Jochen Rindt sera victime d’un accident sur le circuit de Monza en 1970. L’U.G. « Nina Rindt » est donc un hommage teinté de mélancolie à une femme élégante et amoureuse. Gageons que ce modèle emblématique accompagnera la renaissance d’Universal Genève, amorcée par Breitling.
