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Chapal : Rencontre avec un artisan du cuir depuis six générations

Jérôme
Le 12 juin 2018
N

Nous avons de nombreuses passions, parmi lesquelles se trouvent évidemment les montres et le travail du cuir. Les patines et les variations de teintes que prennent ces objets avec le temps s’ajoutent bien sûr à cette longue liste. Je vous dis cela car nous avons récemment eu l’opportunité de nous asseoir et de discuter avec Jean-François Bardinon, styliste et Président de la maison Chapal.

Une très belle rencontre riche en histoires et une entreprise qui nous rend toujours plus fiers de l’artisanat français. Rencontre.

Petite chronologie Chapal : Artisans du cuir depuis 1832

Si l’on connait la Maison Chapal, c’est souvent au travers de son légendaire blouson A1. C’est déjà bien, c’est vrai, mais ce serait en soi terriblement réducteur sachant que la première tannerie Chapal a ouvert ses portes il y a presque deux siècles. La filiale américaine ouvre à Brooklyn dès 1881 comprenant notamment une tannerie, et une manufacture de chapeaux.

C’est également à New York que débute la fabrication des premiers vêtements. Durant la grande guerre Chapal fabrique, en France toujours, les vestes et combinaisons qui équiperont les aviateurs français avant de lancer en 1925 son premier blouson “A1”.

Un blouson qui sera notamment porté par Charles Lindbergh lors de sa première traversée transatlantique entre New York et Paris à bord du “Spirit of Saint-Louis”. Equiper les pilotes, pour la maison Chapal, ne date définitivement pas d’hier… mais ça continue aujourd’hui.

Charles Lindbergh - Blouson A1

La maison innove et invente dans les année 30 dans sa tannerie de Brooklyn un procédé de plastification destiné à rendre les blousons en peaux de moutons retournées imperméables. Un procédé immédiatement appliqué à usage militaire pour la fabrication du fameux blouson de pilote Bombardier type “B3”. Forcément, on aime beaucoup l’héritage…

Pour la petite histoire, ce sont aussi les tanneries Chapal qui fourniront les peaux à l’armée américaine pour la fabrication de nombreux équipements militaires. A l’aube des années 50, ce ne sont pas moins de 3000 employés Chapal répartis entre la France et les Etats-Unis qui travaillent tous types de peaux. Ça pose des bases plutôt saines.

Les années 60 sont marquées par l’association de la Maison Chapal aux J.O. d’hiver de Grenoble et l’application du procédé de plastification des blousons d’aviateurs dans la mode, le “Chapalac” est né.

Chapal - Veste en lapin "Chapalac"

Nous sommes désormais en 1972, Christian Dior choisit Chapal pour la fabrication de son prêt-à-porter cuir et fourrure. Une collaboration qui durera 20 ans.

Jean-François Bardinon succède à son père Pierre au début des années 80. C’est lui qui orientera radicalement et définitivement l’entreprise vers le prêt-à-porter de luxe, seul moyen de ne pas se lancer dans une guerre des prix à la baisse perdue d’avance et de conserver les savoirs-faire et niveaux de qualité défendus par sa famille depuis déjà 150 ans.  C’est aussi lui qui ouvrira la marque sur la maroquinerie en enrichissant la collection au lieu de délocaliser la production comme nombre de ses confrères français.

Vous voyez un peu mieux le tableau ? Constance et héritage au coeur de la création. Une histoire qui prouve une fois de plus qu’innovation et création ne signifient absolument pas repartir à chaque fois d’une page blanche mais bien perpétuer et affiner des valeurs et des créations qui ont un passé, une histoire et qui sont toujours aujourd’hui chargées de sens pour les bonnes raisons… 

La course dans le sang.

Point important sur lequel je souhaite revenir. L’association de Chapal avec le monde automobile. A l’heure où bien des marques de toutes industries souhaitent s’associer à plus ou moins juste titre à la part de rêve que transporte l’univers automobile classique, il est important de noter que Chapal est d’une légitimité insolente.

Mille Miglia - La course

Sûrement un peu parce que Pierre Bardinon construisait dès 1968 un circuit automobile à côté de la tannerie historique de Crocq. Ça doit jouer. Peut-être aussi parce que ce même Pierre Bardinon, en grand passionné, a tranquillement constitué sur plusieurs décennies son propre musée Ferrari. Un musée devenu pour les connaisseurs l’un des plus appréciés du monde.

Casque Chapal

Les pilotes automobiles français Jean Pierre-Beltoise et Henri Pescarolo seront associés à la marque dès les années 70, c’est d’ailleurs le casque personnel de Jean-Pierre Beltoise qui servira de modèle aux casques que Chapal fabrique aujourd’hui intégralement. Ce n’est malheureusement pas encore homologué… mais c’est tellement beau !

Jean-François Bardinon : L’héritier

Jean-Francois Bardinon - Chapal

Je ne parle pas ici du premier tome des aventures de Largo Winch, même si je le pourrais, mais de la sixième génération à la tête de l’entreprise familiale née en 1832.

Jean-François Bardinon : blazer noir, chemise blanche au col déboutonné, pantalon en dénim et bottines. Chapal de la tête aux pieds, évidemment. L’homme est souriant et bienveillant, d’entrée de jeu. L’oeil qui se cache derrière une monture en acétate et une mèche argentée est profond mais rieur. Je ne peux m’empêcher de remarquer la Patek qu’il porte à son poignet gauche. Une Calatrava de petite taille au boîtier en or jaune dans un état impeccable. L’homme est discret, mais définitivement présent.

Une montre offerte par son grand-père alors qu’il était encore très jeune. Une montre d’une beauté et d’une sobriété intemporelle, humblement gravée sur le fond de boîte de ses initiales. What else ? 

Sérieusement, a-t-on réellement besoin d’autre chose ? Vous avez le droit de répondre non à cette question.

Avant de reprendre les rênes de Chapal il y a plus de trente ans et d’en assurer la plus belle et pérenne des évolutions, les aspirations de  Jean-François étaient plutôt artistiques. Malgré les responsabilités qui lui ont été confiées très jeune, c’est bien sous la coupole Chapal qu’il trouvera tout de même de magnifiques manières de les exprimer.

Tout d’abord en tant que styliste. Aucune pièce ne sort des ateliers de la maison sans son aval. Qu’il s’agisse d’une importante pièce en cuir et fourrure ou d’une chemise en denim. Un point c’est tout.

Chapal - Showroom

Depuis 1995 également, afin de préserver le patrimoine immobilier et la mémoire industrielle de la Maison Chapal malgré la réduction nécessaire des effectifs, Jean-François Bardinon transforme les sites de Montreuil-sous-Bois et Lagny-sur-Marne en ateliers d’artistes où l’on trouve aujourd’hui une centaine de peintres, sculpteurs et musiciens qui habitent ces lieux chargés d’histoire. Voici un homme qui n’a pas abandonné ces premiers amours…

Voici une rencontre qui donne le sourire et redonne foi en un artisanat français qui grandit et qui rayonne sans rien perdre de son authenticité… Voici une grande Maison qui se différencie par un luxe qui n’est ni voyant ni ostentatoire. Un luxe qui capitalise sur un héritage historique et un positionnement pour perpétuer la valeur du travail bien fait. Une façon d’envisager le luxe en dehors des grands groupes et des actionnaires qui imposent des cadences effrénées à la création qui souvent peine à reprendre son souffle.

Je terminerais par les mots de Jean-François lui même qui résument parfaitement l’essence de son approche :

« Il faut parfois savoir garder des valeurs fondamentales et rechercher dans une réalisation le beau et le bien fait. C’est pourquoi j’aime ce mot d’artisan qui est formé du mot art … et qui exprime une idée de liberté, d’indépendance et de travail bien fait. »

J-F Bardinon

Une approche qui fonctionne, un espoir en notre manière de consommer demain, un exemple à suivre…